dimanche 23 février 2014

Point de vue

C'est l'ancien maire d'un petit village de Wasconie , dans les landes, au sein de ce qui a dû être un des derniers territoires de résistance de la langue basque au nord de Bayonne, dans lequel pèse si fortement la toponymie "proto-basque". Il se nomme Francis Hirigoyen et il est, me dit internet, docteur en droit. Il s'est penché sur "la révolution dans le sud-ouest des Landes" (c'est le titre de l'un de ses ouvrages). Il a également écrit, c’est l’occasion de ce billet, un opuscule sur le marais d'Orx.

Or, malgré le respect et l'admiration qui sont les miens pour ces érudits locaux qui scrutent le passé de leur commune, leur donnent ainsi l'épaisseur de vie sans laquelle les générations se retrouvent hors sol, comme le souhaite et le promeut notre époque, je n'ai pu éviter une grimace en lisant l'introduction de ce petit ouvrage : « en même temps qu’une belle histoire locale ... [je retrace] l’histoire non seulement de l’aquitaine, mais aussi et tout simplement de « mon » pays, la FRANCE » (Oups ! me suis-dit). Et ce n'est pas la lecture des premières pages qui m'a rassuré : on y perçoit à chaque ligne, comme en filigrane, la bonne pensée qui évite d'introduire par tous les biais possibles la référence aux basques - elle est plus dangereuse que partout dans le champ de bataille idéologique qu'est l'histoire.

On voudrait pouvoir faire l'hypothèse que Francis Hirigoyen est de ces hommes lucides qui font la part de la pensée dominante, qui se résignent aux préjugés de leur public potentiel et gardent pour leurs amis leur pensée de derrière. Mais à l'évidence, on comprend qu'il y a plus là que de la distraction ou de l’ignorance, la volonté d'occulter, de faire le silence. On devine que M. Hirigoyen est plus lecteur de l'inénarrable docteur Lemoine que du professeur Orpustan ou de Michel Rouche.

Mais bref, il n'est pas ici dans l'intention de décourager le lecteur de parcourir cette monographie qui garde son intérêt. On veut relever plutôt, avec l'auteur, quelques évidences, avec leurs conséquences. Celles-ci sont bien connues mais on est pourtant loin d’en faire un savoir partagé, comme l'on dit aujourd'hui.

On a presque honte d'évoquer ces questions tellement la question semble réglée quand on veut bien sortir des entiers battus et rebattus. Mais on voit bien qu'il n'est pas inutile de les évoquer, ne serait-ce que pour contribuer - malgré tout - à alimenter certains niveaux de savoir.

L’auteur traite donc de la vie des marais d’Orx, ce qui le conduit à évoquer les conflits et les questions de droit autour des usages du sol. Ainsi se pose :

1. la question de la distribution de la propriété individuelle et de la force des communautés civiques dans ce qu’il convient d’appeler l'ancien régime. On apprend, plutôt incidemment en effet, que « [telle] décision était logique puisque en Maremne, et sûrement ailleurs, la terre de « franchise » appartenait aux habitants et non au Seigneur » et plus loin que « les habitants tenaient à conserver la propriété des marais. »


Rien de très neuf bien sûr mais on aimerait une appréciation critique de l'auteur afin de mettre en perspective ces réalités avec les idées reçues sur le monde d'avant 1789 telles qu'elles sont serinées par l'école française "obscuranto-progressiste". Il suffit en effet de glisser dans une conversation avec Monsieur tout le monde ce type d'observation ou de questionner l'élève lambda d'un classe de 3e ou de 2e pour voir la profondeur du préjugé encore aujourd'hui : « Mais enfin, chacun sait bien que c'étaient des serfs que les paysans que la révolution française a libéré de leurs chaînes. »

2. l'absence de solution de continuité entre ancien régime et nouveau avec la question de l'état de droit, de la république
L'auteur évoque assez rapidement l'histoire des projets d'assèchement. La première période jusqu'en 1697 le fait conclure, alors qu'il observe « qu'il fallait donc un arrangement entre le Roi et les habitants, ce qui dut intervenir alors, avec en outre la confirmation que le droit de pêche appartenait bien aux habitants » que « comme on le voit [...] par un tel épisode, la monarchie absolue avait des limite .... Le Roi ne pouvait pas faire tout ce qu'il voulait. » Et il précise enfin - par parenthèse - que « nous sommes déjà dans un état de droit ».

Plus loin, c'est une plus longue présentation des procès et conflits qui animent les communautés de Maremne, de Labenne, de Gosse et de Seignanx jusqu'en 1789. L'auteur donne à lire les forces en présence et les villageois (les citoyens ?) ne semblent pas démunis devant les revendications seigneuriales ou les volontés (souhaits, exigences ?) royales. Et l’auteur conclut en observant que, « à travers c[es] épisode[s] », il convient de tirer « un certain nombre de leçons : Tout d'abord que les habitants de notre région (et pas seulement les juristes) étaient férus de droit, connaissaient bien leur droit coutumier et tenaient à le faire respecter. La deuxième leçon, c'est que, bien avant la Révolution, notre pays était déjà un état de droit et nous en avons ici la parfaite illustration. C'est un procès exemplaire, tant sur le plan de la procédure que sur le fond »

C’est le rappel - timide à mon sens - de quelques banalités : la révolution française n'a pas été une rupture, elle n'a pas surtout introduit l'état de droit ni la res publica, la république. L’auteur nous conduit, sans nous y inviter, à réfléchir sur l’état du droit. On voudrait avec lui pousser sa réflexion sur le concept de coutumes qui s’entend comme lois, comme instruments de protection élaborées par le temps et les hommes et non habitudes enkystées de temps reculés. On aurait envie, en guise de prolongement, de lire une réflexion sur les octrois, les impôts, charges et corvées quand on observe le fardeau, la complexité des contributions aujourd’hui, le poids qui pèse à cet égard sur les plus faibles par l’impôt indirect, les péages de toutes sortes qui peuplent notre société. On voudrait rejoindre la réflexion de Jean-claude Michéa sur les élites intellectuelles dite des lumières, expression bien concrète de l'idéologie libérale, de la logique de l’intérêt, du capitalisme dévoreur d’espace et d’hommes.

3. la question des "préjugés savants", ces lumières qui aveuglent et obscurcissent parce qu'elles ne font que servir les intérêts de ce qu’il faut bien nommer - trop rapidement - le capitalisme productiviste. Et tout cela qu'il faudrait nuancer en montrant que ces perspectives servent à faire pièce à un totalitarisme mou mais puissant, à une pensée terrible par sa dominance et sa généralisation non à affirmer les panneaux rigides d'une vérité intangible.

L’auteur ne cache pas le décalage entre la volonté des habitants des pays concernés Maremne, de Labenne, de Gosse et de Seignanx et l’opinion de la « partie éclairée de la société » : « Le cahier de doléances de Labenne, rédigé par les habitants eux-mêmes (il ne s'agit pas d'un modèle) ne réclamera pas l'assèchement du marais, à l'inverse du cahier général de Tartas (rédigé lui par les élites influencées par les physiocrates favorables à la politique d'assèchement des marais).» L’auteur revient plus loin sur ce hiatus en écrivant : « Si en 1789, les habitants ne réclamaient pas formellement le dessèchement du marais, il n'en était pas de même pour les bourgeois épris des théories des physiocrates et en particulier de Turgot. Ainsi le Tiers-Etat de la sénéchaussée de Tartas réclamera l'assèchement des étangs et marais et en particulier, de celui d'Orx (article 56). » En toute bonne conséquence, c’est le courant des lumières incarné dans la révolution qui - contre le peuple des landes - donnera le la de la bonne pensée : « Le 1« mai 1790, un décret de l'Assemblée invitait les assemblées départementales à s'occuper des moyens de faire assécher les marais et étangs en commençant par ceux qui pouvaient être nuisibles à la santé. Les 26 décembre 1790 et 5 janvier 1791, un autre décret réaffirma ce principe, réitéré les 11 et 19 septembre 1792 et les 14 et 16 frimaire an II. Dans cet esprit, dans sa séance du 24 octobre 1791, c'est-à-dire lors de sa première réunion de travail, le district de Dax demande à l'Assemblée Nationale des subsides pour assécher les marais. »

C’est alors l’occasion pour l’auteur de préciser, sans y insister pourtant, sur l’effet de mode qui commande l’action des réformateurs. C’est ainsi qu’on voit comment l’idée de progrès en cette occurrence, comme on pourra souvent le constater ici, est portée par le préjugé et non par le bon usage de la raison libérée de ses entraves. Francis Hirigoyen nous apprend que « L'idée de l'assèchement des marais pour des raisons de salubrité publique était devenue une idée à la mode. Ainsi le grand savant Thore dans sa Promenade sur les côtes du Golfe de Gascogne décriv[an]t l'étang d'Orx : « ... les fièvres putrides y sont endémiques parce que, quand les eaux de l'étang sont très basses, laissant à sec une grande étendue de terrain, la vase en contact avec l'atmosphère donne naissance à des exhalaisons miasmatiques, foyer immédiat de toutes les fièvres automnales, tierces, quartes, et une foule d'autres bien plus dangereuses » ». Et l’auteur d’ajouter : « Pourtant, nous l'avons dit et démontré, on ne pourrait pas plus à Labenne qu'ailleurs. Dans mon étude sur la population de Labenne entre 1666 et 1800, j'ai signalé que le taux de mortalité s'est progressivement abaissé (sauf périodes de crises démographiques), jusqu'à atteindre en 1720 : 55/45 pour mille, et 31 pour mille entre 1730 et 1788. Généralement ce taux en France s'élevait à 28/38 pour mille, même si l'établissement d'un tel taux est hasardeux dans la mesure où on ne connaît pas avec précision le total des habitants. A l'heure actuelle ce taux est de 10 pour mille. » C.Q.F.D.

 Timidité de l'auteur qui fait l'histoire d'un marais mais mesure bien les mauvais tours que joue l'idéologie obscuranto-progressiste à l'intelligence et à l'avenir. Tout ceci écrit bien sûr sans nuances, en occultant certains bienfaits (du progrès et non de son idéologie), avec le choix de travailler à penser contre ceux qui ont raison bien sûr, mais qui aujourd’hui, sont tellement sûr d’avoir raison qu’ils en ont perdu l’esprit.
Pour ce qui me concerne je prolongerai ces propos[i] en soulignant que la révolution française n'est en rien, on le voit bien, la rupture qu'on nous serine à l'école française et qu'elle prolonge bien plus qu'elle ne brise la course libéralo-progressiste. On est loin du passage de l’ombre à la lumière, de la crasse populaire, portée par des langages impropres à l’activité civique (gascon ici et basque là) à la merveilleuse unité du citoyen et de sa nation dans la république à vocation universelle. Mieux, on se rend compte que c’est la mise en coupe réglée des territoires qui est lancée ici, appuyée sur une prétention à l’objectivité, à la scientificité qui ferra le succès du capitalisme triomphant, assis sur les tenants du progrès attelés les uns et les autres, sous des bannières différentes mais avec le même objectif de détruire les structures profondes des société anciennes. On sait aujourd’hui quel est l’horizon triomphant de ces « forces de progrès » : consumérisme, contrôle des corps et des esprits, infantilisation générale et bientôt effacement de notre image tremblante.

On est passé de changements progressifs, mesurés à une mise en coupe réglée sous l’égide de la production comme horizon de progrès.


[i] On parlera plus loin, sans espoir de trouver des alliés, de l'impérialisme français - on y reviendra ...





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